Transformation réglementaire: nouvelles conditions-cadres mondiales et nationales pour l’économie circulaire
Les années 2025 et 2026 marquent un tournant dans la réglementation relative aux déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE). Du renforcement de la convention de Bâle à la révision de la loi suisse sur la protection de l’environnement, en passant par le projet de loi annoncé «EU Circular Economy Act»: les nouvelles exigences imposent aux systèmes de recyclage, aux entreprises de recyclage et aux auditrices et auditeurs une adaptation en profondeur de leurs processus. L’accent est mis en particulier sur le renforcement du réemploi (ReUse) et la transparence des flux de matières.
Contexte mondial
La convention de Bâle redéfinit les règles du jeu. Depuis le 1er janvier 2025, des règles plus strictes s’appliquent aux mouvements transfrontaliers de déchets électroniques à l’échelle mondiale. Les modifications apportées aux annexes II, VIII et IX de la convention de Bâle (largement portées par une initiative de la Suisse et du Ghana) ont pour objectif d’empêcher l’exportation de DEEE vers des pays ne disposant pas d’infrastructures de valorisation adéquates.
La distinction qui prévalait jusqu’à présent, selon laquelle seuls les «déchets dangereux» devaient faire l’objet de contrôles stricts, a été de fait supprimée. Selon la convention de Bâle, on entend par «déchets dangereux» les déchets explosifs, inflammables (facilement inflammables ou auto-inflammables), comburants, toxiques ou très toxiques, infectieux, corrosifs, dangereux pour l’environnement, ou qui peuvent dégager des gaz toxiques ou libérer des substances dangereuses après leur élimination. Depuis peu, tous les DEEE – qu’ils soient ou non dangereux – sont soumis à la procédure de consentement préalable en connaissance de cause (procédure PIC). En conséquence, cela concerne désormais également les déchets électroniques exempts de substances dangereuses, qui relèvent de la nouvelle rubrique Y49 (annexe II), tandis que les déchets d’équipements électriques et électroniques présentant des caractéristiques dangereuses (par exemple en raison de leur teneur en substances toxiques) sont classés dans la nouvelle rubrique A1181 (annexe VIII). Pour les entreprises d’exportation suisses, cela implique une charge administrative supplémentaire considérable: toute exportation destinée à être valorisée à l’étranger nécessite désormais l’accord écrit des pays de destination et de transit, ce qui peut entraîner des délais de traitement plus longs et d’éventuels engorgements de stockage. Dans ce contexte, les auditrices et auditeurs doivent vérifier avec davantage de rigueur si les notifications requises ont bien été transmises et si les installations destinataires respectent les normes en matière de traitement respectueux de l’environnement.
Dynamique européenne: nouveau système d’exploitation pour l’économie circulaire
Bien que la Suisse ne soit pas membre de l’UE, les directives de Bruxelles influencent considérablement le marché local, car les fabricants et les entreprises de recyclage suisses sont étroitement intégrés dans les chaînes de création de valeur européennes. Quatre axes réglementaires s’imbriquent ici et redéfinissent les exigences:
Écoconception (ESPR) et passeport numérique du produit
L’«Ecodesign for Sustainable Products Regulation» (ESPR) remplace l’ancienne directive sur l’écoconception et met l’accent non plus sur l’efficacité énergétique, mais sur la circularité des matériaux. L’élément central est le passeport numérique des produits (DPP), qui sera mis en place progressivement à partir de 2026/2027. Il fera office de jumeau numérique du produit physique et contiendra les données relatives à son origine, son empreinte carbone, sa composition (y compris la part de matériaux recyclés), sa réparabilité et son démontage. Il s’adressera principalement aux fabricants et aux distributeurs, mais fournira aux entreprises de recyclage des informations précises sur les matériaux incorporés et les substances nocives (p. ex. matières premières critiques ou retardateurs de flamme). Cela devrait notamment permettre un tri plus précis.
Droit à la réparation («Right to Repair»)
La directive 2024/1799 renforce la position des consommatrices et consommateurs et des ateliers de réparation indépendants. D’ici juillet 2026, les États membres devront imposer aux fabricants d’effectuer les réparations, même après expiration de la période de garantie légale, moyennant un prix raisonnable. Ces derniers devront en outre fournir les informations relatives aux réparations et les pièces de rechange. Cela les obligera à mettre en place des structures de service après-vente efficaces et à stocker des pièces de rechange pendant une période pouvant aller jusqu’à dix ans (un défi logistique qui concerne également les fabricants suisses qui exportent leurs appareils électriques vers l’UE).
Règlement sur les batteries (2023/1542)
À compter du 18 février 2027, les batteries des appareils devront être amovibles et remplaçables par les consommatrices et les consommateurs. Les batteries collées dans les smartphones ou les ordinateurs portables seront ainsi de facto interdites. Pour les entreprises de recyclage, cela devrait réduire considérablement le risque d’incendie dans les installations, car les batteries pourront être retirées beaucoup plus facilement. De plus, le passeport numérique de la batterie assurera non seulement la transparence vis-à-vis des paramètres techniques et de la composition chimique, mais aussi en ce qui concerne les performances et le vieillissement, ce qui facilitera le choix entre une application de seconde vie et le recyclage des matériaux. Parallèlement, le règlement prescrit des taux de récupération croissants pour le lithium (50% d’ici à 2027, 80% d’ici à 2031) et le cobalt (respectivement 90% et 95%), ce qui nécessitera de nouvelles technologies de recyclage hautement efficaces.
Waste Shipment Regulation (règlement sur les transferts de déchets), révision de la directive sur les DEEE, «Circular Economy Act»
Le projet de loi «Circular Economy Act» (CEA), annoncé pour le troisième trimestre 2026, marque un tournant stratégique: l’économie circulaire n’est plus considérée comme une simple question de politique environnementale, mais comme un élément central de la compétitivité industrielle dans le cadre du «Clean Industrial Deal» (pacte pour une industrie propre). La révision de la directive DEEE et de la règlementation sur les transferts de déchets (WSR) fait partie intégrante de ce paquet.
- Marché des matières premières secondaires: l’objectif est de créer un véritable marché unique pour les matériaux recyclés. La discussion porte sur l’harmonisation des critères du «End of Waste» (fin du statut de déchet). Des critères harmonisés au niveau de l'UE devraient définir le statut des matières recyclées de haute qualité en tant que produit, facilitant ainsi le commerce transfrontalier.
- Stimulation de la demande: afin de réduire la dépendance vis-à-vis des matières premières primaires, des quotas obligatoires de matériaux recyclés («Mandatory Recycled Content») sont à l’étude pour d’autres groupes de produits. De cette façon, le marché des matières premières secondaires sera dissocié de la volatilité des prix des matières premières.
- Access to Waste (accès aux déchets): ce concept fait l’objet d’un débat visant à déterminer comment mettre un terme au flux illégal de déchets d’équipements électriques et électroniques et comment conserver en Europe les matières premières qu’ils contiennent.
Ces réglementations n’ont pas d’incidence directe sur les entreprises suisses de recyclage. Toutefois, cela pourrait entraîner indirectement un renforcement des contrôles à l’exportation ainsi que l’utilisation (pour l’instant facultative) de nouveaux systèmes de notification numériques.
Cadre juridique suisse: initiative parlementaire (iv.pa.) 20.433
Avec la révision de la loi sur la protection de l’environnement (LPE) dans le cadre de l’iv.pa. 20.433 («Développer l’économie circulaire en Suisse») les règles du jeu dans le secteur de la gestion des déchets en Suisse sont fondamentalement modifiées.
Le principal levier réside dans la redéfinition de la notion d’«élimination» (art. 7, al. 6bis, LPE). La législation a explicitement élargi la définition de ce terme, de sorte que la «préparation en vue du réemploi» (p. ex. le contrôle, le nettoyage, la réparation) est désormais considérée juridiquement comme une élimination. La modification de l’article 7 de la LPE permet de faire transiter à nouveau des produits du « monde des déchets » vers le « monde des produits ».
Par ailleurs, l’article 30d, alinéa 1, révisé de la LPE place désormais le réemploi au même niveau que la valorisation matière (recyclage) dans la hiérarchie des déchets. Ces deux procédés ont la priorité sur la valorisation énergétique.
Focus: préparation en vue du réemploi
La préparation en vue du réemploi n’est plus considérée comme une activité de niche, mais comme un élément à part entière de la nouvelle logique réglementaire. À l’aide de projets pilotes, les deux systèmes de recyclage Swico Recycling et SENS eRecycling étudient le potentiel et la faisabilité de cette initiative au sein des structures de collecte existantes. La mise en place et les enseignements tirés des projets pilotes de Swico Recycling et SENS eRecycling sont discutés dans l’article «Allongement de la durée d’utilisation: évolutions dans le domaine du réemploi».
Conséquences pour les actrices et acteurs du système DEEE
Entreprises de recyclage et points de collecte
Les exigences en matière d’infrastructure ne cessent d’augmenter. La collecte non destructive d’appareils réutilisables nécessite du personnel formé et des concepts logistiques adaptés afin d’éviter, par exemple, les «facteurs nuisibles au réemploi», tels que les dommages causés par les intempéries lors de la collecte. En parallèle, les procédures d’exportation plus complexes, prévues par la convention de Bâle pour la catégorie de déchets Y49, doivent être maîtrisées. Il faudra sans doute encore un certain temps avant que la simplification des processus de traitement et de récupération, rendue possible par le passeport numérique du produit et l’amélioration de l’amovibilité des batteries, se fasse sentir dans les flux d’appareils en fin de vie.
Auditrices et auditeurs
La portée des audits pourrait être élargie afin de couvrir le champ d’application de la préparation en vue du réemploi, en plus des processus de recyclage et de dépollution.
Conclusion
La vague de réglementations prévue pour les années 2025 et 2026 est bien plus qu’un simple tour de force bureaucratique; elle annonce un changement structurel fondamental. L’accent n’est plus mis uniquement sur la gestion de la «fin de vie», mais aussi sur la préservation de la valeur par le réemploi et sur la sécurisation des matières premières stratégiques. Alors que l’UE met en place un marché intérieur solide pour les matières premières secondaires grâce au «Circular Economy Act» et à des quotas stricts d’utilisation de matériaux recyclés, la Suisse doit se positionner dans ce nouveau contexte. Pour les entreprises de recyclage locales actives sur le marché transfrontalier du recyclage, cela signifie d’une part que la compatibilité avec les normes mondiales et européennes – qu’il s’agisse de la convention de Bâle et de la procédure PIC ou de la qualité des matériaux recyclés (CEA) – devient un enjeu majeur pour les recycleurs. D’autre part, les nouvelles exigences en matière d’écoconception des appareils neufs (ESPR) et le réemploi des appareils usagés («Right to Repair» UE et révision de la LPE) offrent également des opportunités en matière de nouvelles options de valorisation.